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Musiques urbaines

Avec Christian Omodeo
04 | 08 | 2022
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Maître Gims, Orelsan, Vald, Booba, Niska, Sofiane, Jul, Damso : ces noms qui dominent les classements des ventes de musique en France font de l'Hexagone une exception à l'échelle d'un continent où, ces dernières années, les musiques urbaines se sont affirmées sans toutefois atteindre une telle hégémonie.

 

 

Les raisons de cet essor sont aujourd'hui connues. Pour Olivier Cachin, ancien directeur de L'Affiche et de l'émission RapLine sur M6, il est avant tout question de précocité : “La France est un pays où le rap a recueilli très tôt une ferveur presque religieuse de la part du public et de certains artistes. Il ne faut pas oublier que c'est le premier pays qui a eu une émission de rap sur une télévision nationale : H.I.P.H.O.P. [sur TF1 en 1984]”. Pascal Nègre, ancien PDG d'Universal Music, souligne quant à lui l'importance de la radio Skyrock : “La France a eu la première radio nationale jamais consacrée au rap. [...] Laurent Bouneau, le directeur de la programmation musicale de la station, a compris que les musiques urbaines commençaient à marcher. Il a eu la vision de ce format qui n'existait pas et qui, en plus, allait lui permettre de faire ses quotas de musique francophone”. Ce n'est, toutefois, qu'à partir de 2010 avec la diffusion à grande échelle d'outils technologiques qui permettent de produire des instrus et de mettre en ligne des nouveaux morceaux h24, que les musiques urbaines relèguent les autres genres au second plan.

De manière assez surprenante, la montée en puissance de ce genre en France s'est faite sans que s'y instaure le même débat sur la connotation raciale de cette appellation qui a eu lieu aux États-Unis. Certes, des médias ou des plateformes comme Deezer et Spotify emploient ces derniers temps d'autres termes pour définir le rap et les autres genres réunis jusqu'il y à peu sous l'étiquette “urban”, mais rares ont été des prises de position explicites comme celle de Tyler The Creator qui, en février 2020 et avec Grammy Award à la main, déclarait sur scène : “Je n'aime pas ce mot "urbain", c'est juste une façon politiquement correcte de nous traiter de négros (sic). Alors, quand j'entends ça, je me dis : pourquoi ne pouvons-nous pas concourir dans la catégorie pop ?”.

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Dans un pays où le rap a longtemps été associé au malaise des banlieues, cela peut surprendre. Devons-nous juste oublier des sociologues comme Manuel Boucher qui rabaissaient encore en 1998 ce genre à une manière « pour les jeunes en échec scolaire, de garder un lien avec la culture et l'écriture » ? Et que dire alors de la world music et d'artistes comme Rachid Taha “qui aimait circuler entre le patrimonial, le rock, se retrouvait enfermé dans la case raï, alors que ce qu'il faisait c'était plutôt du chaâbi d'ailleurs”, comme le rappelle Naïma Huber Yahi ?

Reconnaître que l'industrie du disque n'est pas exempte des maux qui ravagent notre société est important, mais cela ne suffit pas. Œuvrer pour la musique appelle aussi à en faire un vrai espace de diversité et à s'engager à défendre le même choix de la diversité assumé par la jeunesse ces dernières années. C'est en œuvrant en ce sens que la musique - peu importe son style - peut devenir un espace de diversité, au lieu d'être un simple miroir des défauts du monde contemporain.

 

Citations extraites de l'article d'Olivier Richard, La France, royaume des musiques urbaines, Libération, 15 novembre 2019.